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Vie active - Alimentation - Comprendre
Adieu veau, vache, cochon, couvée ?
par Alain Geerts - 9 mars 2017

Comme l’évoque Florence Burgat dans son essai L’humanité carnivore, « l’industrialisation de la viande, d’une part, et la montée en puissance d’un discours favorable au végétarisme, d’autre part, provoquent depuis quelques années, en forme de riposte, une fierté carnivore ostentatoire » [1].

Coups de sang annuels

En Wallonie ces poussées de testostérone carnée ont généralement lieu en février/mars.

Ainsi, début mars 2014, le ministre cdH Carlo Di Antonio, estimant que « cela semble très à la mode de s’en prendre à la viande rouge [2] », décide de consacrer pas moins de 500.000 euros à la revalorisation de la viande bovine.

Un an plus tard, le 20 mars 2015, Journée internationale sans viande, Willy Borsus, ministre fédéral de l’agriculture, sort un communiqué de presse listant les 9 bonnes raisons de manger aussi de la viande [3]. Il érige, à cette occasion, le fleuron bio-techno-industriel Bleu Blanc Belge [4] – qui domine le marché du bœuf wallon - comme fierté nationale. Pour monsieur Borsus, « Il faut arrêter avec ces idées reçues qui stipulent à tout va que manger de la viande est malsain, mauvais pour la santé et pour l’environnement. La viande, c’est un aliment local, sain, bon pour la santé et ‘environnement-friendly’. »

Mi février 2016, le ministre wallon de l’agriculture René Collin, interrogé sur l’initiative de cinq présidents de parti flamands [5], qui réduisent pendant plusieurs jours leur consommation de produits d’origine animale à l’occasion d’une opération « Jours Sans Viande » tonne, en séance plénière du gouvernement wallon , qu’il en a marre « de ces gourous de la santé et de l’environnement qui, sur des bases totalement dénuées de caractère scientifique, disent que c’est dangereux de manger de la viande  » ! Et il annonce dans la foulée, la mise en place d’un centre d’information sur la viande « où l’on pourra enfin trouver un espace de vérité scientifique » [6]. Et de fait, comme le nucléaire à son Forum Nucléaire, le secteur du bœuf wallon dispose de sa Cellule d’information viande. Ces organismes s’avèrent être dédiés à la diffusion d’une information entièrement au service des intérêts du secteur à défaut de l’être à celui de l’intérêt général [7].

Et un sommet est temporairement atteint en ce mois de mars 2017, quand cette campagne « Jours Sans Viande » ose franchir la frontière linguistique avec sa proposition de « manger moins de viande et de poisson pendant 40 jours ».

Là, nom d’un bœuf, c’en est trop !!

Tous les acteurs de la viande prennent le taureau par les cornes et fourbissent leur argumentaire qui va tourner en boucle au gré des communiqués de presse et autres débats radio ou télé.
- La cellule viande considère qu’il s’agit là « d’une fausse bonne idée ».
- L’Agence Wallone pour la promotion d’une agriculture de qualité (APAQ-W) « a la responsabilité d’attirer l’attention des consommateurs sur les graves implications de cette initiative » [8].
- Pour la Fédération wallonne de l’agriculture (FWA), ces « 40 jours sans viande », c’est avant tout « 40 jours dans le mensonge » et elle estime qu’il faut « rétablir la vérité » car « faire croire au consommateur qu’il sauvera la planète en mangeant moins de viande est même dangereux » [9].

Les sommets dans les attaques sont atteints lors des débats télévisés, et plus particulièrement ceux du dimanche 26 février, tant sur la RTBF que sur RTL-TVI.

- Sur RTL-TVI, un éleveur, visiblement ému (mais par quoi ?) affirme que « Toute l’histoire vegan, végétarienne qui tourne autour de tout ça, c’est des mensonges malsains fabriqués de toute pièce dans le but de faire culpabiliser presque toute l’humanité  ». La palme de la mauvaise foi peut sans conteste être attribuée au chroniqueur maison, Christophe Giltay, qui avec une suffisance qui n’avait d’égale que sa méconnaissance du secteur, affirme : « J’aurai vécu assez vieux pour vivre ce genre de conneries. De tout temps, les classes dominantes ont essayé de culpabiliser les classes populaires. Aujourd’hui, les classes dominantes mangent du Quinoa, importé, élevé sous la mer, je ne sais pas quoi, mais les braves Belges qui, eux, ont enfin gagné le droit de manger de la viande, et bien on les méprise (…) Je trouve que ce débat est scandaleux et au-delà des journées à la con, sans viande, sans je ne sais pas quoi, moi j’aimerais bien qu’on fasse un mois sans chômage, …. ». Personnellement je serais assez pour un mois sans chroniqueur. Remarquez que pour relever le niveau, la chaine privée, aurait pu, en lieu et place de monsieur Giltay faire appel à Charlotte Baut, animatrice maison, qui est aussi marraine de l’opération « Jours Sans Viande », ce qui aurait en outre permis de féminiser un peu le plateau (7 hommes – 0 femmes)…
Le tout en présence d’un ministre Collin, entièrement acquis à la cause bovine.

- Sur la RTBF, Stéphane Delogne, porte parole de la FUGEA s’en est pris avec une virulence certaine à Stéphanie Kint, chargée de communication de Jours Sans Viande qui est, elle, restée calme et sereine alors que son initiative fut qualifiée de « fumisterie complète et même mieux, c’est de la diffamation » et qu’elle fut apostrophée par un « tuons d’abord les éleveurs, c’est ça ! » tout en finesse. La grande manipulation des riches bobos citadins par l’agro-alimentaire végétarien mondial y fut dénoncée par monsieur Delogne devenu, le temps d’une campagne, journaliste investigateur... et qui n’a pas pu s’empêcher d’inviter celle qu’il venait d’agresser verbalement dans sa ferme ! Bonjour les stéréotypes !

- Enfin, le ton de l’émission Forum de Fabienne Vande Meerssche fut, lui, nettement plus posé. Ouf…

Mais pourquoi tant de haine [10]  ?

Jours Sans Viande est une campagne de sensibilisation concernant l’impact de nos habitudes alimentaires sur l’environnement et ne se veut pas une défense du végétarisme complet, mais un défi collectif pour des habitudes alimentaires plus durables [11]. Ni plus, ni moins. Mais où sont passés les environnementalistes ? N’est-il pas étonnant que dans aucun des débats mentionnés ici il n’y eut l’ombre d’un spécialiste de l’environnement ? Il est vrai que c’eut été délicat tant ce qu’affirme le secteur est pour le moins approximatif [12]. Non, l’élevage wallon n’est, hélas, pas encore durable, loin s’en faut. Et oui, la consommation de viande rouge (et transformée - la charcuterie) peut s’avérer dangereuse pour la santé. C’est l’OMS, et plus précisément le CIRC (le Centre international de Recherche sur le Cancer), qui n’a rien d’un promoteur du végétarisme ou du véganisme, qui l’affirme. Et ce n’est probablement pas en criant le contraire par ministres interposés que la chose changera.

Communication et post-vérité Les méthodes de communication du lobby de la viande wallonne, s’inspireraient-elles de celles de Trump ou Farage (Brexit) renforçant ainsi le constat que nous serions entrés dans une une ère de post-vérité, soit une période où « les faits objectifs influencent moins l’opinion publique que les appels à l’émotion et les croyances personnelles » ? Le secteur de la viande wallonne cèderait-il à cette tentation manipulatrice facile et grossière ? [13] Dommage.

Où sont les femmes ? Pas d’environnementaliste, disions nous, et pas ou très peu de femmes (2 sur 12 intervenants). L’élevage, ou plutôt la viande, serait-elle une affaire d’hommes ? La « contre campagne » du ministre Collin 40 jours, 40 menus locaux le confirme : Eric Boschman, Gérald Watelet et le top chef Julien Lapraille en sont les ambassadeurs [14]. Stéréotype ? Certes, mais bien entretenu par les faits... Et tant qu’on y est, remettons en une petite couche. « Les vrais mâles préfèrent la viande. Cette idée simpliste est bien ancrée dans notre culture. La viande est associée à la force physique : les hommes sont forts, les hommes doivent être forts ; les hommes ont besoin de viande.(...) La symbolique de la viande résonne avec des qualités typiquement masculines : le courage, la puissance sexuelle, la richesse et le prestige. (...) À l’opposé, les légumes inspirent l’ennui, la passivité. Végéter, c’est vivre de façon inerte, sans volonté. Si l’identité masculine est associée aux côtes levées, les femmes, elles, sont du côté des légumes en papillote. » [15] D’ailleurs, généralement, qui s’occupe du barbok, qui « nous connecte avec nos origines les plus primaires. Des flammes, une pièce de viande, l’odeur de la fumée… c’est une expérience imprégnée en nous. C’est une cuisson d’instinct et de toucher » [16] ?

Viande->Abattage animal->désaveu Autre grand absent du débat : l’animal. Car on a beaucoup parlé de viande, mais d’animaux, très peu. Et si l’animal s’invite dans le débat, sa mise à mort sera indubitablement interrogée. Steak machine [17], ce petit opuscule qui décrit 40 jours passés par un journaliste qui s’est fait engagé dans un méga abattoir breton, le relate un fois de plus : l’abattoir, au service d’une production industrielle de viande, broie tout, hommes et bêtes soumis à une cadence infernale motivée par le remplissage des rayons des grandes surfaces et boucheries de viandes bon marché de qualité médiocre. Et le secteur évite le sujet. Une bonne partie de l’humanité, carnivore [18], aussi, il faut le reconnaître. La violence inscrite dans la viande est l’objet d’un désaveu, d’un « Je sais bien, mais quand même » qu’on refuse d’élaborer. Dommage.

Pour un nouveau rapport à l’animal Les travaux les plus récents en matière d’éthologie, philosophie, éthique ou autre [19] nous sensibilisent de manière remarquable au fait que l’animal est un être sensible et que rien ne justifie sa mise à mort systématique et cruelle, rien ! Ces courants de pensées se développent et s’inscrivent dans les réflexions sur l’Homme, son rapport à la nature et au vivant, et questionnent sa prétendue supériorité. Ils témoignent de la vitalité d’une réflexion qui sort des sentiers battus, s’émancipent des schémas anthropocentristes conservateurs, ouvrent des possibilités d’un avenir apaisé, « subliment » la question de l’alimentation, invitent à la compassion... Les réactions du secteur de l’élevage les dénigrent, directement ou indirectement. Dommage.

Titiller l’inconscient collectif de notre rapport aux animaux non-humains En intitulant leur campagne, qui commence précisément le premier jour du carême, « 40 jours sans viande » les organisateurs ont, de manière peut-être un peu sauvage [20] mais probablement involontaire, titillé un inconscient collectif lié au rapport de l’homme à la viande qui « convoque les mythes et les rituels, les soubassements anthropologiques de la consommation de la viande – y compris un certain goût pour la cruauté, l’idée même de la mise à mort, du démembrement et de la consommation d’êtres vivants, par où l’humain éprouve sa supériorité sur les animaux » [21].

D’avoir osé cela les voue-t-il, sans autre forme de procès, aux gémonies ?

C’est précisément en osant aborder toutes ces questions qu’une solution durable sera trouvée, en mobilisant toutes ces pensées et réflexions audacieuses, impertinentes, vivifiantes, tournées vers l’avenir et non en ressassant des schémas rigides et sclérosants. On s’y met, m’sieur Collin ?

notes :

[1] Florence Burgat, L’humanité carnivore, Editions du Seuil, février 2017, p.137.

[2] Carlo Di Antonio veut balayer les mauvais clichés sur la viande de boeuf, consulté le 07/03/2017.

[3] Nous avions, pour répondre au Ministre, donné la parole à l’asbl Végétik, membre de la Fédération, qui avait avec rigueur démonté les arguments ministériels tendancieux.

[4] Mais s’agit-il encore d’un animal ?

[5] Bart De Wever (N-VA), Wouter Beke (CD&V), John Crombez (SP.A), Meyrem Almaci (Groen) et Gwendolyn Rutten (Open Vld).

[6] En 2016 est mise sur pied, à l’initiative du Collège des producteurs,la Cellule d’information viande qui est surtout la cellule d’information Boeuf…

[7] L’association Végétik vient, ce mardi 7 mars de faire un plagiat audacieux de ce site (http://www.lavenir.net/cnt/dmf20170307_00970162/les-vegetariens-jouent-un-tour-de-cochon-a-la-filiere-viande-le-ministre-wallon-est-furieux)

[8] http://www.apaqw.be/News/40-jours-sans-viande.aspx

[9] http://www.fwa.be/wordpressfwa/index.php/consommation-de-viande-bovine-retablir-la-verite/

[10] Titre d’un ouvrage d’Elisabeth Roudinesco en réponse à une attaque en règle de Freud orchestrée par Michel Onfray dans son livre Le crépuscule d’une idole. L’affabulation freudienne.

[11] https://jourssansviande.be/jours-sans-viande/

[12] L’objet de cet article n’est pas de discuter sur les arguments avancés, mais d’interroger les caractéristiques de la réaction du secteur bovin wallon à une campagne de sensibilisation aux conséquences de l’élevage sur l’environnement. Vous trouverez tous les arguments (et contre-arguments) dans les textes publiés sur notre site, en commençant par celui-ci qui se clôt par un lien vers tous les articles du site relatifs à la viande.

[13] Voir aussi par exemple : Les risques de la société “post-vérité”, éditorial du Monde (02/01/2017) ; Politique post-vérité ou journalisme post-politique ; Ere post factuelle sur Wikipédia.

[14] http://www.rtbf.be/info/belgique/detail_contrer-40-jours-anti-viande-avec-40-menus-locaux ?id=9544851

[15] Élise Desaulniers, Les vrais mâles préfèrent la viande – Convergences du féminisme et de l’antispécisme, Françoise Stéréo, consulté le 8/3/2017

[16] Jimmy Berthelet, publicitaire, site web du magasine de cuisine canadien Ricardo

[17] Geoffroy Le Guilcher, Steak Machine, Editions Goutte d’Or, décembre 2016.

[18] Il y aurait entre 550 et 600 millions de végétariens au monde, Matthieu Ricard, Plaidoyer pour les animaux, Vers une bienveillance pour tous, Paris, Allary, 2014, p. 129.

[19] Par exemple : Vinciane Despret, Que diraient les animaux, si… on leur posait les bonnes questions ? La Découverte, Paris, 2012 ou Frans De Waal, Sommes-nous trop “bêtes” pour comprendre l’intelligence des animaux ?, Les Liens Qui Libèrent, 2016. Ou encore dans une autre veine : Matthieu Ricard, Plaidoyer pour les animaux, Vers une bienveillance pour tous, Paris, Allary, 2014. Ou aussi : Aymeric Caron, Antispéciste : réconcilier l’humain, l’animal, la nature, Don Quichotte, 2016

[20] Comme on fait une « interprétation sauvage » en psychologie, lorsqu’on donne des significations hasardeuses parce-que non fondées à un comportement.

[21] Florence Burgat, ibidem, 4è de couverture.

Voir aussi :
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