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Notre environnement - Agents chimiques - Comprendre
Duel de réputation : Bayer / Monsanto
par Alain Geerts - 6 octobre 2016

« La fusion entre la firme allemande Bayer, celle qui a inventé l’aspirine, et l’américain Monsanto étonne. Si Bayer a bonne réputation, celle de Monsanto est exécrable. Plus que le risque financier lié à ce deal de 66 milliards de dollars, certains se demandent si le vrai risque pour Bayer serait de perdre sa réputation ? » (Amid Faljaoui, Journaliste, Choniqueur économique et directeur des magasines francophones de Roularta) [1]

Une question à 5 balles

Ce qui étonne dans ce billet, outre les banalités de la (non)réponse à la question posée, c’est le fait que son auteur avance que la réputation de Bayer est bonne et qu’il justifie la chose par l’éculé « c’est la firme qui a inventé l’aspirine ». Certes, en 1897, Félix Hoffmann, chimiste engagé par Bayer, obtient de l’acide salicylique pur et en 1899, le brevet de l’aspirine est déposé. Mais la fusion avec Monsanto a lieu en 2016… Pourquoi donc un fabricant d’aspirine irait racheter l’exécrable Monsanto serait-on tenté de demander ? Question subsidiaire : monsieur Faljaoui a-t-il sous la main un sondage quelconque pour qualifier la réputation de Bayer ou cette qualification est-elle le résultat de sa perception personnelle ? Dans un cas comme dans l’autre, il y a, je pense, quelques éléments à faire valoir pour nuancer le propos.

La chimie sauvera le monde

Mais, restons un bref instant fin du 19è siècle : en 1898, le chimiste anglais William Crookes, président de la British Association for the Advancement of Science affirme avec fierté : « La chimie doit venir au secours des communautés humaines menacées. C’est grâce au laboratoire que le famine pourra se changer en abondance ». En 2016, les communiqués de Bayer relatifs à la fusion ne manquent pas de mentionner que cette opération est censée « répondre à un défi majeur : nourrir 10 milliards d’habitants dans les prochaines décennies ». [2] La ligne communicationnelle de l’industrie chimique n’a donc, c’est à la fois étonnant et remarquable, pas dévié d’un iota sur plus d’un siècle : « nous sommes là pour la (sur)vie sur terre et la santé des êtres vivants… »

La chimie au service de la guerre : Bayer fait mieux que Monsanto

L’Europe du XXè siècle a connu 2 grandes guerres initiées par les Allemands. Et, il est aujourd’hui démontré que l’industrie chimique allemande, extrêmement puissante, y a joué un rôle important. Notamment grâce à la capacité de changer très rapidement ses usines en unités de production d’explosifs ou de gaz. Notons que DuPont de Nemours (fusionnée il y a peu avec Dow Chemical), autre acteur majeur de la chimie contemporaine, a fait le chemin inverse : riche à milliards de ses ventes de poudre à canon durant la guerre de Sécession puis la première guerre mondiale, elle s’est convertie en industrie chimique et se retrouva au cœur de la création de la bombe atomique utilisée en 1945 [3].

Début du 20è donc, deux entreprises chimiques se retrouvent étroitement liées à la production d’engins de guerre : BASF dans laquelle sévit un chimiste redoutable, Fritz Haber (synthèse de l’amoniac, puis de différents gaz) et Bayer dirigée alors par Carl Duisberg qui supervisa dès 1914 la fabrication 3000 obus déversés sur le Pas de Calais, obus contenant du chlorure de dianisidine, fine poudre irritante pour les yeux et le nez. En 1915, les chimistes de Bayer et BASF créent la première arme chimique de destruction massive (bombes au chlore) qui sera déversée le 22 avril 1915 dans les tranchées à Ypres.

Ce ne sont là que les prémisses d’un développement qui trouvera son apogée durant la seconde guerre mondiale sous l’égide de l’IG-Farben née en 1925 de la fusion de Bayer, BASF et Agfa et démantelée en 1952 dans le cadre de la dénazification. Elle est notamment célèbre pour la production du Zyklon B, insecticide et raticide, utilisé comme gaz dans les camps d’extermination et produit dans des usines utilisant de la main d’œuvre issue des camps d’extermination (dont Primo Levi). Notons qu’aucun des chimistes impliqués dans cette affaire n’ont été réellement inquiétés à la fin de la guerre. Ils ont tous bénéficié d’une immunité suspecte et beaucoup d’entre eux ont repris du service dans… l’industrie chimique. C’est enfin la même clique de chimistes qui inventa les gaz tabin, sarin et soman, ces armes chimiques de destruction massive…

Force est donc de constater que sur le volet « armes de guerre », la réputation de Bayer mérite d’être entachée au moins autant que celle de Monsanto ne l’est suite à l’utilisation de son Agent Orange durant la guerre au Vietnam.

Brevet sur le vivant, OGM, pesticides, herbicides... : Bayer et Monsanto se valent

Voilà pour le passé. Mais qu’en est-il aujourd’hui ? Comme le signale monsieur Faljaoui, la lutte contre Monsanto est au cœur de l’action de certaines ONG, mais c’est également le cas pour Bayer ! L’ONG en question s’est d’ailleurs inquiétée du fait que l’on en faisait pas assez pour remettre en question les activités nocives de Bayer qui pourtant, nous explique-t-elle, n’ont pas à pâlir face à celles de son ex-rivale Monsanto. Mentionnons à titre d’exemple (ce qui est listé ici sont des informations « avant fusion » avec Monsanto) :
- Une étude effectuée auprès de l’Office européen des brevets (OEB) montre que Bayer est le premier obtenteur de brevets sur les plantes génétiquement modifiées.
- Bayer est, avec 20% du marché mondial, le second fabricant de pesticides, derrière Syngenta (fusionnée aujourd’hui avec ChemChina).
- la polémique bas aujourd’hui son plein à propos du fameux glyphosate de Monsanto (Round-up). C’est très bien, mais Bayer produit le glufosinate, chimiquement proche du glyphosate et lui aussi proposé en association avec des semences résistantes aux herbicides, et qui, selon plusieurs études, n’est pas moins dangereux.
- Bayer possède aussi toute une série de brevets Terminator [4]. Ceux-ci s’intitulent par exemple « Procédé pour la production de plantes aux organes féminins stériles  » ou « Séquences ADN de type Terminator que l’on peut employer dans des chimères génétiques pour modifier les plantes. »

L’inventeur du tueur d’abeille, c’est Bayer

Un autre dossier que celui du glyphosate (Round-up) de Monsanto a ému l’opinion publique ces dernières années : celui des méfaits des néonicotinoïdes, ces substances tueuses d’abeilles. Et qui a inventé le premier néonicotinoïde (imidaclopride) en 1985 ? Shinzo Kagabu de la division CropScience – Japon détenue à 100% par Bayer ! Les néonicotinoïdes, véritables sérial killers sont l’objet d’un intense et particulièrement agressif lobbying auprès de la Commission européenne mené principalement par Bayer et Syngenta : une savante alternance de menaces, de promesses et de mensonges s’échangent en vue d’affaiblir le plus possible toute tentative de régulation de la vente du poison.

Sang contaminé, pilules contraceptives, reconnaissance de responsabilité : égalité

Notons enfin, au nombre des imposantes casseroles que traine Bayer, mais dans un domaine qui nous éloigne de la santé environnementale, l’attitude particulièrement odieuse de la firme allemande dans le tragique dossier du sang contaminé, résumée ici : « Pourquoi l’entreprise Bayer dissimule-t-elle qu’elle verse des millions ? Pourquoi ne parle-t-on nulle part de ce compromis qui devrait faire jurisprudence ? Il est révoltant que les firmes exigent le silence de leurs victimes !  » s’insurge Philipp Mimkes de CBG pour qui ce compromis représente de fait une reconnaissance par les groupes pharmaceutiques de leurs torts. « C’est toujours le même scénario avec Bayer. Ils attendent d’abord de voir s’il se passe quelque chose et si la justice est saisie , puis des négociations sont lancées pour y mettre un terme via l’adoption d’un compromis prévoyant des indemnisations. En échange, les plaignants doivent respecter le sceau du secret. Si ce n’est pas le cas, le groupe peut geler les indemnisations » [5]. Ce modus operandi est exactement celui qui a étouffé le scandale de l’amiante. Bayer a en outre plusieurs actions judiciaires sur le dos dans un dossier relatif à des contraceptifs aux effets secondaires dangereux, voire mortels. Et Bayer et Monsanto - voir par exemple ICI - se révèlent particulièrement peu prompts à assumer leurs responsabilité.

Fusionner et restructurer aux services des actionnaires et au détriment de l’emploi : Bayer domine

Comme le relève l’excellent article du Gresea [6] : « L’objectif affiché de Bayer-Monsanto est de réaliser 1,2 milliard de dollars de réduction des coûts annuels et 300 millions de synergies au niveau du chiffre d’affaires après 3 ans.(…) Ce genre d’opération n’est généralement pas neutre pour les travailleurs concernés.(…) Monsanto a déjà réduit ses effectifs récemment. En octobre 2015, le groupe a annoncé la suppression de 2.600 emplois, soit 13% de ses effectifs, ainsi que la fermeture de plusieurs sites. En janvier 2016, le groupe annonce la suppression de 1.000 postes supplémentaires d’ici à 2018. (…) La fusion entre DuPont et Dow Chemical annoncée fin 2015 n’a pas donné lieu à des annonces immédiates sur l’emploi. On apprend cependant, quelques mois plus tard, que 4.000 postes vont être supprimés suite à la fusion ».

Une fusion à haut risque pour la santé et l’environnement

Tirons donc, au terme de cette liste de faits, quelques conclusions relatives aux réputations de Bayer et Monsanto, conclusions que l’on peut aisément étendre aux autres acteurs industriels mondiaux de la chimie :
- Il est vrai que la réputation de l’américain Monsanto, en Europe, est très mauvaise et que l’opinion publique, via la presse et les actions des ONG, s’est mobilisée de manière assez importante. Le dossier des OGM et celui du Round-up, mais aussi du TTIP y sont probablement pour quelque chose.
- Sur base de nombreux faits évoqués ci-dessus, la société Bayer mérite, au minimum, le même traitement... Voire plus !
- La société civile gagnerait à profiter de la récente fusion non pour tomber dans le panneau de la communication manipulatoire très efficace de Bayer mais pour agir de manière aussi forte qu’elle ne le fait pour Monsanto en élargissant son action à l’ensemble du nouveau groupe aujourd’hui constitué.
- Quatre gros acteurs se partagent la chimie au niveau mondial désormais : outre Bayer-Monsanto, nous avons Syngenta-Chemchina, DuPont-DowChemical et BASF. Hormis Chemchina, proche du parti communiste chinois, dont on ne sait pas encore grand chose, tous les autres apparaissent d’une manière ou d’une autre dans les considérations qui précèdent (Dow Chemical est, à l’instar de Monsanto, impliqué dans le scandale de l’Agent Orange et, du fait du rachat de l’Union Carbide en 2001, est associé au drame de Bhopal en Inde).
- S’il est évident que la chimie est à la base de très nombreux progrès, notamment en médecine, force est de constater que l’industrie chimique, dans les domaines qui nous concernent le plus (environnement, agriculture et biodiversité, santé-environnement) représente une sérieuse source de problèmes et qu’elle est peu disposée à reconnaitre ses limites et les fausses routes sur lesquelles elle a orienté les pratiques.
- Si monsieur Faljaoui conclut son billet par « Donc oui, en conclusion, la fusion Bayer-Monsanto, est une fusion à haut risque, non pas financier, mais de... réputation !  » nous conclurons quant à nous que la fusion est surtout à très haut risque pour la santé de la population, de la flore et de la faune, bref, du vivant.

notes :

[1] Chronique parue sur le site du vif (http://trends.levif.be/economie/entreprises/bayer-monsanto-une-fusion-a-haut-risque-pour-la-reputation-de-bayer/article-opinion-556787.html) et entendue sur Classique 21 le vendredi 30 septembre

[2] Romain Gelin, « Fusion Bayer-Monsanto : quelles conséquences ? », Gresea, septembre 2016, texte disponible à l’adresse : http://www.mirador-multinationales.be/divers/a-la-une/article/fusion-bayer-monsanto-quelles-consequences, souligné par nous

[3] Tout ce qui suit relatif aux liens entre la chimie et les 2 grandes guerres est puisé dans l’excellent ouvrage de Fabrice Nicolino : Un empoisonnement universel. Comment les produits chimiques ont envahi la planète, pp 33 à 105

[4] la « technologie Terminator » : grâce à un procédé génétique les plantes produisent des semences stériles

[5] http://www.novethic.fr/empreinte-terre/sante-environnementale/isr-rse/sang-contamine-un-accord-sous-le-sceau-du-secret-132794.html. Voir aussi : http://www.lemonde.fr/societe/article/2011/01/25/sang-contamine-bayer-et-baxter-indemnisent-des-hemophiles_1470184_3224.html#3ESzk2USqxehomzU.99

[6] Gresea, septembre 2016

Voir aussi :
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