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Amiante : cynisme privé et lâcheté publique !
par Alain Geerts - 15 mai 2013
L’amiante revient à la Une de l’actualité - à l’initiative des associations de victimes - à l’occasion de deux événements distincts : d’une part la publication d’une cartographie des victimes de l’amiante en Belgique et d’autre part le constat d’un nouvel échec de la tentative d’inscrire ce poison à l’annexe III de la Convention de Rotterdam. Il convient à cette occasion de saluer le courage des familles des victimes qui continuent de dénoncer envers et contre tout le drame sanitaire provoqué par cette substance. Mais aussi de pointer la lâcheté dont ont fait preuve et font encore aujourd’hui preuve les autorités publiques : le grotesque de la Convention de Rotterdam sensé protéger la santé mais dont le fonctionnement permet au contraire de continuer à fabriquer et vendre, sans contrainte, l’amiante Chrysotile dans de nombreuses régions du monde en témoigne. Enfin, les sociétés privées qui exploitent ou utilisent l’amiante font preuve aujourd’hui comme hier d’un cynisme et d’une mauvaise foi peu commune.

Une cartographie des victimes de l’amiante en Belgique

Odile Leherte, journaliste à la RTBF, a, ce mercredi, consacré un article à l’initiative de l’ABEVA (Association belge des victimes de l’amiante) de réaliser et publier une cartographie des victimes de l’amiante, malades ou décédées ces 30 dernières années. Pas de surprise, on constate une forte concentration de « points » autour des sites de production de l’amiante, soit l’usine de Coverit, à Harmignies près de Mons et les sites de Kappelle-op-den-Bos. On dénombre 170 victimes près des usines du brabant flamand, 213 victimes près de l’usine hennuyère. Et pourtant, note la journaliste, selon plusieurs spécialistes du cancer de l’amiante (le mésothéliome), ces chiffres sont largement sous-estimés.

L’ABEVA a récolté ces données via des témoignages, oraux ou écrits. « On voulait montrer que la famille Jonckheere n’était que l’arbre qui cachait une forêt de décès et de malades de l’amiante », explique Eric Jonckheere, président de l’ABEVA. Pour rappel, fin 2011, le tribunal civil de Bruxelles a condamné à hauteur de 250.000 euros de dédommagement la société anonyme Eternit en faveur de la famille de Françoise Jonckheere victime, ainsi que son mari et deux de ses fils de l’amiante. Le tribunal a notamment, à cette occasion, souligné la lourde responsabilité d’Eternit et le «  cynisme incroyable avec lequel des connaissances scientifiques ont été balayées par appât du gain ». Pour Eternit, ce jugement met « en péril la réglementation du Fonds Amiante et n’offre aucune solution à la très grande majorité des victimes de l’amiante dont la contamination n’est pas liée aux activités d’Eternit ou à l’industrie de l’amiante-ciment ». Ce Fonds amiante est le compromis boiteux donc critiquable trouvé par les autorités belges, les patrons et les syndicats pour dédommager les victimes, mais aussi pour empêcher toute action en justice de leur part. Brigitte Fransens, veuve d’une victime de l’amiante, vient précisément de témoigner de son désarroi face à cette procédure dans l’interview d’Odile Leherte.

L’ABEVA souligne enfin que l’amiante n’est pas une problématique du passé vu que la période de latence est de 30 à 60 ans pour le mésothéliome et que l’on pourrait donc assister à un pic de décès dans les années à venir. Sonia Dewit, gérante des pompes funèbres à Kappelle-op-den-Bos et dont le père est décédé d’un mésothéliome : « Nous sommes conscients que notre tour viendra peut-être. Nous avons tous joué sur les terrains d’Eternit. (...) D’ici 10 ou 20 ans, cette maladie pourrait très bien me rattraper aussi. »

Mais ce n’est pas qu’à ce titre que la problématique reste des plus actuelle ! En effet, même si elle est interdite en Europe, l’amiante reste commercialisée dans le monde et les tentatives pour encadrer ce commerce restent entièrement vouées à l’échec. Le cynisme des industriels trouve dans la lâcheté des gouvernements la possibilité de continuer à répandre la mort des travailleurs et des populations en toute impunité.

Le grotesque de la Convention de Rotterdam

Nous relations, il y a peu, que se tenait à Genève la Conférence des parties (COP6) de la Convention de Rotterdam. Adoptée en 1998 et entrée en vigueur en 2004, cette Convention, ratifiée par 152 pays institue l’obligation pour exporter certaines substances chimiques, d’obtenir le consentement préalable du pays importateur une fois qu’il a été dûment informé des dangers pour la santé humaine ou l’environnement liés à ces produits. C’est ce qui est appelé la procédure « PIC » (Prior Informed Consent). Les objectifs de la Convention de Rotterdam sont donc modestes mais utiles même s’il faut tout de même avouer qu’il s’agit d’un très léger frein au commerce des produits toxiques et mortels. Les substances dangereuses concernées sont inscrites à l’annexe III de la Convention. Leur liste comprend à ce jour 43 produits chimiques dont 32 pesticides (dont quatre sont des préparations considérées comme extrêmement dangereuses) et 11 produits chimiques industriels. Parmi ces derniers figurent les différentes formes d’amiante à l’exception... de l’amiante chrysotile, « qui représente 100% du commerce mondial de l’amiante aujourd’hui et 95% de l’amiante commercialisé depuis un siècle dans le monde » selon l’ANDEVA (Association Nationale - française - de Défense des Victimes de l’Amiante). Cela fait 10 ans que des associations du monde entier tentent d’inscrire ce poison mortel et 10 ans qu’elles échouent ! En effet, « grâce aux gouvernements corrompus de sept pays (Russie, Kazakhstan, Kyrgyztan, Ukraine, Inde, Vietnam et Zimbabwe), la Convention de Rotterdam devient la Convention de protection des profits des inductriels de l’amiante, en lieu et place de son but originel : la protection de la santé et de l’environnement ». La règle en vigueur pour l’inscription d’un produit à l’annexe III impose l’unanimité des parties à la Convention. Le Canada, qui jusqu’à il y a peu, était un grand exportateur d’amiante, avait opposé son veto à quatre tentatives précédentes d’inscrire l’amiante chrysotile. Le président de l’Association internationale du chrysotile et ex-vice-président de la société minière québécoise LAB Chrysotile, Jean-Marc Leblond qui a travaillé 42 ans dans l’industrie de l’amiante se plaint à un organe de presse canadien d’en avoir assez des multiples tentatives d’ajouter le chrysotile à l’annexe III, ce qui rend les exportations plus difficiles. « C’est carrément du harcèlement. Ça fait quatre fois qu’ils essaient sans succès de l’ajouter », poursuit celui qui fera partie d’une délégation de 18 lobbyistes de l’industrie de l’amiante qui ont assisté à la réunion genevoise. Il poursuit en expliquant que la « La Russie et le Zimbabwe n’étaient pas signataires de la convention en 2011, mais, maintenant, ils le sont et ils s’opposeront à l’inclusion du chrysotile. C’est une bonne nouvelle, même si ce ne sera pas suffisant pour relancer la production de chrysotile au Canada ». Vous avez dit « cynisme » ?

Et de fait, le premier producteur, premier exportateur mondial d’amiante – la Russie – ne veut pas « d’obstacle bureaucratique » au commerce de l’amiante. Le gouvernement russe veut que ses industriels puissent déverser ses 750 000 tonnes annuelles (chiffre de 2011) sur ses pays satellites et les grands pays d’Asie. La Russie elle-même continue à utiliser massivement son amiante même si elle a « réduit » sa consommation à 250 000 tonnes par an.

L’Inde est le plus grand importateur mondial d’amiante (300 000 tonnes par an) ; seule la Chine en consomme encore. Le gouvernement indien - qui s’est donc opposé à l’inscription - prend une décision grave : refuser d’informer sa propre population des dangers de l’amiante importée. La situation en Inde est paradoxale : la Cour Suprême y a rendu un arrêt en 1995 enjoignant l’industrie de l’amiante de respecter la Convention de l’Organisation Internationale du Travail et un nouvel arrêt en 2011 où la Cour demande au gouvernement d’intervenir en matière de prévention et d’envisager l’interdiction de l’amiante. Le gouvernement indien préfère écouter ses industriels de l’amiante-ciment.

Mais redonnons un instant la parole à Jean-Marc Leblond : « Le problème majeur est l’approvisionnement. Depuis que le Canada n’est plus producteur, les pays peinent à obtenir des fibres courtes, qui ne sont pas produites en Russie et au Brésil. Les prix ont aussi augmenté de 10 % à 20%. Heureusement le Zimbabwe envisage sérieusement une relance de ses mines d’amiante chrysotile Shabanie Mashaba, fermées depuis quelques années ». ANDEVA précise : « La position du Zimbabwe est sordide. C’était un gros producteur d’amiante, produisant jusqu’au début du siècle 200 000 tonnes/an. La production s’est effondrée sous l’effet conjugué de l’interdiction de l’amiante chez son voisin l’Afrique du Sud et de la corruption des entreprises et du gouvernement. Les mines de Shabanie-Mashava sont à l’abandon depuis quelques années et les travailleurs destinés à mourir de faim ou d’amiante. Quelques entrepreneurs sans scrupules et proches du pouvoir envisagent de relancer ces mines et donc, « au cas où » de bloquer la Convention de Rotterdam. » Vous retrouverez sur le site d’ANDEVA tous les détails de ce dossier et du déroulement de la COP 6 de la Convention de Rotterdam. 

La sinistre mascarade que constitue la Convention de Rotterdam du fait des contraintes qu’elle s’est elle-même posées met en lumière, un fois encore, le cynisme d’entreprises privées qui ne se préoccupent que de rentabilité financière et chargent leurs lobbyistes de tromper les représentants des gouvernements qui ont la lâcheté de céder. Les représentants des pays qui se sont opposés à l’inscription affirment en effet de manière plus ou moins directe que l’amiante n’est pas dangereux et donc que le reste du monde, l’Organisation mondiale de la Santé, l’Union Internationale contre le Cancer et les sociétés savantes de cancérologie et d’épidémiologie se trompent. Quand aux autres pays, en ne dénonçant pas cette injustice et en ne remettant pas en cause le processus décisionnel propre à la Convention de Rotterdam, ils se font les complices - certes indirects - de ce drame sanitaire.

Crédit photographique : IBAS

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