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Notre environnement - Eau - Comprendre
Perturbateurs endocriniens- Le meilleur traitement pour nos eaux wallonnes : vigilance et prévention ! (2/2)
par Gaelle Warnant - 4 janvier 2018
La pollution des eaux par diverses substances, dont celles dites émergentes [1], est une préoccupation grandissante auprès des consommateurs. Si la présence de résidus de médicaments dans les eaux wallonnes a fait l’objet d’une vaste étude pour déboucher sur des résultats rassurants, d’autres substances tout aussi inquiétantes ont été recherchées. Les perturbateurs endocriniens, dont les mécanismes d’actions et les effets sont encore mal connus, sont au cœur d’une seconde étude.

Les perturbateurs endocriniens (PE) font figure de bombe à retardement pour la santé humaine et animale. Ces substances interférent avec le fonctionnement du système endocrinien et induisent des effets délétères sur un organisme ou sur ses descendants. Les perturbateurs endocriniens sont omniprésents dans des produits de la vie quotidienne, aussi il est légitime de les rechercher dans une des ressources les plus communes et essentielles : l’eau.

Le projet BIODIEN [2], mené par un consortium de trois laboratoires publics wallons (l’ISSeP, le CRA-W et la SWDE), visait à compléter le projet IMHOTEP [3] pour se focaliser sur la recherche des perturbateurs endocriniens et à affiner les méthodes de screening. L’étude a recherché dans les différents compartiments du cycle de l’eau des substances appartenant à différentes classes de molécules. Les PE ciblés sont présents dans des produits à usage courant (phtalates présents dans certains plastiques, bisphénol A dans des résines plastiques) et à usage plus spécifique (pesticides).

Rejets de station d’épuration (STEP), eaux de surface et souterraines, eaux potabilisables ont été analysées. Comme les médicaments en trace, la présence de perturbateurs endocriniens est avérée mais dans des concentrations très faibles. Le bisphénol A, substance ubiquiste, est détecté dans la plupart des eaux de STEP et des eaux de surface, dans des concentrations supérieures à la moyenne européenne. Par contre, il est moins présent dans les eaux souterraines (inférieur à la moyenne européenne) et quasi absent des eaux potabilisables. Les phtalates sont également fréquemment détectés dans les eaux de surface. Les composés perfluorés, substances synthétiques bioaccumulables, très persistantes, présents dans de nombreux objets (enduit antiadhésif d’ustensiles de cuisine, emballages alimentaires, tissus,…) font partie des substances dangereuses prioritaires. Détectés dans pratiquement tous les compartiments du cycle de l’eau, leurs concentrations sont inférieures à 10ng/l. D’autres molécules se font remarquer par leur persistance dans l’environnement. Ainsi l’atrazine, un herbicide interdit depuis 2005, est encore mesuré dans certains échantillons, notamment dans les eaux souterraines.

Au vu des résultats d’études similaires menées en Europe, il n’est pas étonnant de trouver des traces de PE dans les eaux wallonnes. Les niveaux de concentration sont généralement très bas, inférieurs à 100ng/l pour la plupart et minimes, voire indétectables dans les eaux potabilisables. Ainsi, si on compare la dose journalière tolérable provisoire (DJT [4]) du bisphénol A pour un adulte de 60kg, à savoir 240 000 ng/jour, et les concentrations mesurées dans l’eau potable (<100 ng/litre), une consommation journalière de 2l d’eau ne présente aucun risque pour la santé. La consommation d’eau de distribution ne nous expose donc pas à un cocktail chimique de perturbateurs endocriniens. Il est bon de rappeler que plusieurs études ont montré par contre la présence de divers perturbateurs endocriniens dans les eaux embouteillées en plastique PET et que leur migration dans l’eau n’est pas exclue.

Néanmoins la prudence reste de mise. Les mécanismes d’actions des perturbateurs endocriniens échappent à la toxicologie classique et il reste encore à comprendre les effets des différentes molécules agissant isolément ou en interactions avec d’autres (effets cocktail). Certains PE montrent une réponse non-linéaire en fonction de la dose, rendant caduque la théorie « c’est la dose qui fait le poison ». Des effets délétères peuvent ainsi se manifester à très faibles concentrations. Par ailleurs, il existe des fenêtres d’exposition particulières pendant lesquelles l’organisme est beaucoup plus sensible, notamment pendant le développement du fœtus, la petite enfance, la puberté, la ménopause…

Les concentrations en perturbateurs endocriniens et résidus pharmaceutiques dans les eaux de distribution en Wallonie ne constituent pas un danger pour la santé d’un consommateur régulier. Cependant, les effets sur la faune aquatique de ces molécules (en concentrations plus importantes dans les eaux de surface) méritent d’être mieux étudiés. L’exposition chronique même à faible dose peut induire des effets toxiques sur la croissance et la reproduction des organismes aquatiques. Une nouvelle étude, le projet DIADeM, développe une approche intégrée pour établir un diagnostic de la qualité des eaux de la Meuse et mesurer les perturbations dues aux rejets des stations d’épuration (notamment des résidus médicamenteux) sur les organismes du milieu récepteur.

Ces études sont bien nécessaires pour évaluer les qualités des eaux et mesurer l’ampleur de la problématique des substances émergentes dans l’environnement. Et ces premiers résultats encourageants ne doivent pas clore le débat. Un suivi des molécules dont la présence est avérée et une vigilance accrue pour identifier de nouvelles substances restent indispensables. Avec quel coût pour la société ? La garantie d’une eau potable de qualité est très précieuse mais la solution la moins coûteuse pour la santé et le portefeuille du consommateur reste la prévention. Une réduction à la source des rejets de ces substances et une limitation de l’exposition aux perturbateurs endocriniens doivent constituer une priorité pour nos décideurs, depuis l’échelle européenne (adoption de critères d’identification des perturbateurs endocriniens suffisamment stricts, approche stratégique « pollution de l’eau par les résidus pharmaceutiques  ») jusqu’à l’échelle locale (commune « zéro phyto »).

notes :

[1] Ces substances ne sont pas incluses dans les réglementations actuelles ni dans les programmes de surveillance du milieu aquatique. Elles ont été identifiées par la communauté scientifique à partir de l’examen de données (éco)toxicologiques et d’occurrence dans l’environnement. Il s’agit notamment de substances chimiques que l’on nomme les hormones, les perturbateurs endocriniens, les nouveaux pesticides, les composés pharmaceutiques, les produits de beauté ou tout autre nouveau composé pour lequel les connaissances actuelles sont insuffisantes pour évaluer le risque de sa présence dans l’environnement.

[2] Initié sous l’impulsion du Service Public de Wallonie, le projet BIODIEN vise à réaliser un premier screening de la présence de PE dans les eaux wallonnes et associe trois laboratoires publics wallons (ISSeP, CRA-W et SWDE) regroupés au sein du groupement d’intérêt scientifique GISREAUX (Groupement d’intérêt scientifique wallon de référence pour la qualité des eaux).

[3] Projet IMHOTEP pour Inventaire des Matières Hormonales et Organiques en Traces dans les Eaux Patrimoniales et Potabilisables est mené pendant 4 ans par la SWDE, l’Issep et le CRA-W. Ce projet vise à détecter et déterminer le niveau de contamination des eaux wallonnes par les résidus pharmaceutiques.

[4] Dose journalière tolérable : estimation de la quantité d’une substance présente dans les aliments ou l’eau de boisson, exprimée en fonction du poids corporel (mg/kg ou µg/kg de poids corporel), qui peut être ingérée quotidiennement pendant toute la vie sans risque appréciable pour la santé.