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Notre environnement - Pesticides - Comprendre
Abeilles et pesticides : quand le discours s’infléchit
par Alain Geerts - 22 février 2013

En janvier dernier, l’Agence européenne pour la sécurité alimentaire (EFSA) a déposé ses conclusions relatives aux risques que présentent, pour les abeilles et les pollinisateurs sauvages, trois insecticides en traitement de semences ou de sol , membres de la désormais fameuse classe des néonicotinoïdes.

Un communiqué de Nature & Progrès signé Janine Kievits, et Marc Fichers.

Ces trois substances sont largement utilisées en agriculture. Leur usage a été autorisé au niveau européen il y a plusieurs années déjà, sur base d’une évaluation, légalement obligatoire, de leurs risques pour la santé animale et humaine et pour l’environnement. Cette évaluation concluait à leur innocuité, pour l’abeille notamment.

Aujourd’hui, le discours a changé. Les rapports de réévaluation relèvent cette fois l’absence de nombreuses données nécessaires pour cerner les risques potentiels de ces insecticides ; et lorsque les données existent, elles montrent l’existence d’un danger avéré, pour les abeilles qui butinent le nectar et le pollen contaminé, par exemple.
Que s’est-il passé ? Comment les risques aujourd’hui reconnus ont-ils pu échapper à l’EFSA et aux experts nationaux ? Pourquoi les apiculteurs et les ONG, qui ont soulevé, il y a plusieurs années déjà, les problèmes que posent ces substances, n’ont-ils pas été écoutés ? Cela fait des années pourtant que ces « lanceurs d’alerte » expriment leurs inquiétudes face aux effets connus de ces insecticides et la coïncidence persistante entre leur usage et les mortalités dont souffrent les ruchers.

C’est, études scientifiques à l’appui, qu’apiculteurs et ONG ont alerté à de multiples reprises leurs autorités nationales ainsi que la Commission européenne, allant jusqu’à concevoir eux-mêmes un schéma pour l’évaluation des risques des pesticides sur leurs abeilles. La Commission a finalement mandaté l’EFSA pour rendre avis sur ce que devrait être un tel schéma (l’EFSA a remis ce rapport en mai 2012, et il est très largement favorable aux thèses des apiculteurs) et pour revoir complètement l’évaluation des molécules incriminées. Nous avons donc été finalement entendus, mais que d’années écoulées depuis le début des problèmes !

Il y a plusieurs raisons à ce retard. La plupart d’entre elles ramènent à la manière dont se développe, dans nos sociétés, le concept d’expertise. Premier point, le monde apicole a été d’emblée considéré, non comme un expert technique crédible, mais comme un « stakeholder », un porteur d’intérêt. Dans cette vision, l’industrie phytopharmaceutique se bat pour son insecticide et l’apiculteur, qui dénonce ce même insecticide, en est le pendant, l’autre plateau de la balance. La vision est inexacte : si la compagnie phytopharmaceutique a un intérêt financier à la mise sur le marché de son produit, les organisations apicoles n’ont, elles, aucun avantage à faire interdire un pesticide qui serait sans effets sur les abeilles. Bien sûr, des apiculteurs peuvent se tromper ; mais quand tous proclament les mêmes coïncidences, du Japon aux USA et de l’Amérique latine à l’Europe, il y a tout de même des chances qu’il y ait des faits matériels à la base de leurs plaintes… !

D’intéressants articles récemment publiés démontent les mécanismes par lesquels le monde apicole a été exclu des débats d’experts qui ont entouré la surmortalité des abeilles. Ils portent sur la situation en France ou aux Etats Unis mais sont, mutatis mutandis, applicables aux réalités de notre pays. Au travers d’analyses fines, trop complexes pour être rapportées ici, ils ramènent tous deux à une même réalité, celle d’une proximité culturelle entre les milieux gouvernant l’agriculture (qu’il s’agisse des autorités académiques ou politiques, ou des administrations) et l’industrie, ici phytopharmaceutique (mais les mêmes considérations s’appliquent à l’industrie agro-alimentaire). Cette proximité n’est certes pas le fait de tous, mais elle n’en constitue pas moins une réalité globale, qui dans le cas qui nous occupe a été suffisamment puissante pour contraindre le discours officiel sur la mortalité des abeilles, et marginaliser celui des ONG et des apiculteurs dont les bases scientifiques et factuelles étaient pourtant solidement étayées.

Nous sommes aujourd’hui à un point d’inflexion. Nous avons connu, au début de l’affaire, des réunions officielles où l’apiculteur, venu témoigner de bonne foi suite à la mortalité de ses ruches, se faisait railler lorsqu’il exprimait le soupçon que les néonicotinoïdes y étaient peut-être pour quelque chose. Nous n’en sommes plus là, maintenant que les rapports de l’EFSA sont venus ajouter à ses dires un poids singulier. La Commission européenne propose aujourd’hui à ses Etats membres une suspension partielle des molécules incriminées. C’est mieux que rien, mais cela reste insuffisant. D’une part, la mesure ne prendrait cours qu’au 1er juillet, de sorte que les ruchers et les pollinisateurs sauvages resteraient exposés une année de plus à un danger désormais reconnu : avec quelles conséquences ? Ensuite la suspension ne couvrirait que les cultures attractives pour les abeilles, alors que certains des risques identifiés par l’EFSA sont liés aux autres usages (sur céréales par exemple).

La Belgique osera-t-elle aller plus loin, et suspendre tous les usages autorisés, et tout de suite (pour que les semis de printemps soient exempts de ces molécules) ? Ce serait une belle façon de rendre justice à ses « lanceurs d’alerte », dont les avertissements auraient pu éviter précocement bien des dommages, loin qu’ils étaient d’être infondés.

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